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14 rue Sellénick Strasbourg

À l’approche des poses du printemps 2020 en hommage aux victimes du Sonnenhof, Richard Aboaf, vice-président de l’association, publiait cet article dans le journal « Échos Unir »:

Ils s’appelaient Maurice Trunschgunsky, Henry Batjel, Marcel Lévy, Lucien Kahn, Alice Dreyfus, Caroline Bohr… ils avaient entre 7 et 55 ans, ils étaient tous handicapés et résidents de la Fondation protestante du Sonnenhof durant la guerre, ils ont été déportés à Auschwitz ou ils ont disparu sans laisser de traces entre le 24 juillet 1940 et le 10 décembre 1942.

Au mois de mai dernier, Gerdy Dreyer conservateur du musée du Sonnenhof a invité les porteurs du projet et les responsables de l’Association Stolpersteine 67 à la Fondation du Sonnenhof*, il leur a fait part de son souhait de placer à l’entrée du musée ainsi qu’à l’annexe des Trois Tilleuls d’Oberhoffen, des Stolpersteine à la mémoire des résidents juifs déportés ou disparus durant la guerre. C’est en avril 2020 que leur mémoire sera scellée dans les parterres de la Fondation par la pose de Stolpersteine.

Été 2019 à Berlin, de gauche à droite : Gerdy Dreyer, directeur du musée du Sonnenhof, Katia et Gunter Demnig, Paul Anthony de l’Association  Stolpersteine  67  et Anne-Caroline Bindou,  directrice  générale  de la Fondation du Sonnenhof

La Fondation Protestante Sonnenhof à Bischwiller est le premier établissement ouvert en Alsace-Lorraine pour l’accueil de personnes handicapées mentales. Créé en 1876 le Sonnenhof reçoit aujourd’hui, dans une structure de type « village thérapeutique » et à travers des prises en charge très diversifiées, plus de 500 malades/résidents de toutes confessions pour de longues durées.

C’est dans le cadre d’une étude rétrospective sur l’appartenance confessionnelle de toutes les personnes reçues dans l’établissement depuis l’origine, que le docteur Othon Printz, (ancien directeur du Sonnenhof et ancien président du conseil d’administration de l’hôpital créé par Albert Schweitzer à Lambaréné au Gabon) a fait une découverte tragique concernant le traitement réservé aux résidents juifs durant la seconde guerre mondiale. Il a réalisé un extraordinaire travail de recherche historique et de mémoire sur le sort qui fut réservé aux handicapés juifs de la Fondation. 

En 1977, dans un article du Journal du Sonnenhof, il est fait mention du programme T4 ;cette loi secrète d’Hitler sur l’euthanasie des malades mentaux et des handicapés n’a pas été appliquée aux résidents de la Fondation, par contre la déportation des juifs handicapés a malheureusement touché le Sonnenhof. Deux malades de confession juive avaient été rapidement recensés pour être « transférés » ailleurs. L’un a effectivement été déporté et n’est plus revenu. Le second, qui devait être emmené le même jour doit son salut aux conséquences de douleurs intestinales probablement dues à une émotion lorsqu’il a été saisi par les autorités SS, ceux-ci, pressés de repartir, ont décrété qu’ils allaient revenir avec une autre voiture un autre jour et ne sont jamais revenus. Ces deux faits se basaient sur les témoignages du médecin d’alors et celui d’une éducatrice en fonction à cette époque.

L’exploitation plus précise des documents du centre par le docteur Printz et la découverte de nouveaux éléments, ont conduit à formuler cette tragique conclusion : tous les résidents juifs, sans exception, ont été hélas déportés. Un seul, le « miraculé de la belle histoire » citée plus haut, a survécu.

Le 31 décembre 1939, le Sonnenhof de Bischwiller et l’annexe des Trois Tilleuls d’Oberhoffen accueillaient dix résidents de confession juive. Le 10 décembre 1942 il n’y en avait plus aucun.

Le 24 juillet 1940 sept départs sont notés. Cinq hommes ont été recherchés par les SS au Sonnenhof à Bischwiller et deux femmes à l’annexe des Trois-Tilleuls d’Oberhoffen. Les résidents étaient âgés de 7, 17, 19, 21, 27, 35 et 55 ans. Trois étaient originaires de Strasbourg, un de Haguenau, deux de villages du Bas-Rhin et un de Cernay dans le Haut-Rhin.

Le 10 décembre 1942 ont eu de nouvelles déportations. Il s’agit des deux seuls résidents juifs qui demeuraient encore à la Fondation. En effet, une résidente qui restait après la première rafle était décédée le 12 novembre 1942, soit un mois avant la seconde déportation. Les résidents concernés étaient âgés de 17 et 19 ans et avaient séjourné au Sonnenhof durant cinq et neuf ans. L’un était né à Cologne, l’autre à Metz.

Aux deux déportations de résidents juifs il faut ajouter l’expulsion par les nazis, à la même date et avec la même mention, d’une résidente originaire de Moselle de confession catholique mais dont le père était juif.

Que sont devenus les résidents handicapés déportés ?

Lors de la première déportation du 24 juillet 1940 

Maurice T. a été envoyé, comme tant d’autres personnes, à Drancy avant de partir en train pour Auschwitz… Marcel L. est également mort en déportation. Un jugement déclaratif de décès a été prononcé le 10 janvier 1951 par le tribunal d’instance de Strasbourg. Celui-ci a fixé la mort en déportation au 24 juillet 1940, c’est à dire au jour de son départ du Sonnenhof !  Pierre C. a été admis, très rapidement après avoir quitté le Sonnenhof, on ne sait dans quelles conditions, dans un hôpital psychiatrique de Lyon où il a passé le reste de sa vie et où il est décédé le 10 janvier 1985.  Pierre B. protestant mais sans doute de mère juive, a été accueilli à la Fondation John Bost de La Force en Dordogne le 7 février 1941. Il y est décédé le 18 avril 1952.  André dont la légende disait qu’il était resté au Sonnenhof, a été de fait enlevé. Il a pu être récupéré par sa famille qui l’a emmené en zone non-occupée. Une partie de la famille, dont André, a survécu et est revenue en Alsace en 1947. André a été reconfié au Sonnenhof le 4 septembre 1947 où il a passé le reste de sa vie. Désormais il repose au cimetière juif de Bischwiller.

Quant à Lucien, Alice et Caroline, leur état civil a été consulté. Il n’y figure ni mention de décès, ni mention marginale. A travers un organisme de recherche allemand et avec l’aide du Centre de Documentation Juive Contemporaine nous avons essayé de retrouver ce qui est advenu d’eux. Malheureusement aucune des deux instances n’a trouvé mention de leurs noms, Lucien, Aline et Caroline ont probablement été assassinés dans la région, disparus à jamais sans laisser de traces…

Les déportations du 10 décembre 1942

Henri né à Metz est décédé en Pologne au camp de concentration d’Auschwitz le 1 juillet 1944 le lendemain de son arrivée.  Joachim né le 4 avril 1923 à Cologne en Allemagne. est décédé le 15 février 1998 à Pessac, près de Bordeaux, dans un hôpital psychiatrique. Joachim était juif de nationalité allemande, l’un de ses oncles, un nazi allemand était un de ceux qui avait contribué au développement de la théorie raciale de l’antisémitisme. Cet homme, qui s’était forgé une généalogie bien aryenne, avait certainement grand intérêt à voir son neveu handicapé juif disparaître ailleurs que dans les camps allemands où, une « comptabilité » très pointilleuse a été tenue sur les origines et ascendants des déportés.  Irène née en Moselle, catholique mais de père juif déporté, a été expulsée vers son département d’origine puis, heureusement, confiée à sa mère. Au décès de la mère, Irène a été accueillie dans une institution. Elle y est décédée le 9 novembre 1993.

Quelques observations sur ces déportations : les premières, celles du 24 juillet 1940, concernent exclusivement les juifs alsaciens. Cette rafle, effectuée par « G », lettre qui désigne la Gestapo, se situe dans le cadre général de l’expulsion de tous les juifs d’Alsace.

4 Stolpersteine seront posés en avril 2020 au Sonnenhof de Bischwiller et 2 à l’annexe des Trois Tilleuls d’Oberhoffen (emplacement prévu ci-dessus)

L’historien Bernard Vogler note dans son ouvrage sur L’histoire politique de l’Alsace que c’est précisément en juillet 1940 que les déportations de juifs de la région ont été les plus importantes.  A Bischwiller, annexé sur le plan administratif, les Allemands ont installé comme Maire le badois Karl Doll le 22 juin 1940, c’est-à-dire le lendemain de l’entrée des troupes allemandes dans la ville. L’avant-veille, le 20 juin 1940, Wagner avait été nommé par Hitler Gauleiter pour l’Alsace… 

Dans son Histoire de Bischwiller, Walter Rinkenberger relate que c’est en juillet et août 1940 que le Parti national-socialiste a arrêté les citoyens israélites qui n’avaient pas pu quitter la ville. Ainsi l’histoire générale de l’Alsace, l’histoire de la ville de Bischwiller et celle, très particulière du Sonnenhof, se rejoignent dans le malheur. Avec une méticulosité démoniaque il fallait, avant toute autre préoccupation, rendre l’Alsace « pour la première fois de son histoire, libre de tout juif » , »Judenfrei zum ersten mal in seiner Geschichte« .

Le docteur Printz écrit le 6 juillet 1999, quelques temps après cette découverte :

« Le problème soulevé par la déportation de tous les résidents juifs du Sonnenhof durant la période nazie est d’abord un constat dramatique que nous avons à assumer, aujourd’hui comme hier et demain. Que cette vérité tragique ait été si longtemps cachée, voire enjolivée, doit nous interroger. Qu’elle m’ait été révélée, dans son ampleur et sa brutalité, après le terme de mon mandat, alors qu’elle s’est clairement posée à moi dès le début de celui-ci, me trouble. Pourquoi ? Pour quoi ? A part une sorte d’obligation de rappel au devoir de vigilance face à d’éventuelles agressions nouvelles envers les personnes handicapées, je n’ai pas trouvé de réponse satisfaisante à mon questionnement très personnel.

Aussi, je ne puis pour l’heure faire autrement qu’écouter ceux qui ont connu, dans leur chair et leur âme, les atrocités de la Shoah, qui ont survécu à l’holocauste et de surcroît sont à même de nous en parler.

Elie Wiesel est l’un de ces témoins. A la femme du pasteur Niemoeller il a confié cette parole : « Das Geheimnis der Elösung heisst Erinnerung » – « Le secret de la délivrance s’appelle souvenir » ou encore : « C’est au coeur de la mémoire que se trouve le mystère de la rédemption. »

Dans cet esprit nous nous sommes adressés au mémorial de Yad Vashem à Jérusalem.
Aujourd’hui les noms de Lucien, Caroline et Alice sont inscrits et, selon les termes de la lettre que nous avons reçue, « conservés dans la Salle des Noms et leur souvenir perpétué à tout jamais à travers les générations futures. »  Othon Printz

Références, sources bibliographiques et sitographiques:

  • L’étude complète peut être consultée au Service International de Recherches – Grosse Allee 5-9 D-34444 BAD AROLSEN.
  • Bernard Vogler – L’histoire politique de l’Alsace – 1996, La Bibliothèque alsacienne, Ed. Nuée bleue, Du quotidien
  • Walter Rinkenberger – Histoire de Bischwiller, Asso. des amis du musée de la Laub, Bischwiller, 1990
  • Othon Printz, faire œuvre de mémoire
  • Site du Sonnenhof
  • Histoire du Sonnenhof

*Le Sonnenhof est une fondation protestante qui accueille et accompagne, depuis plus de 130 ans, les personnes déficientes intellectuelles, atteintes du trouble du spectre autistique, polyhandicapées de l’enfance à la fin de vie, ainsi que les personnes âgées dépendantes. Le Sonnenhof est implantés dans 6 communes du Bas-Rhin (Bischwiller, Oberhoffen-sur-Moder, Hoerdt, Reichshoffen, Marmoutier et Erckartswiller

Post Author: stolpersteine67

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